Ce que les territoires savent du climat que les chiffres ne disent pas
Depuis l'ère préindustrielle, les données indiquent une hausse progressive des températures d’environ +1 à +1,5°C avec des impacts directs sur presque tous les secteurs d'activités. Ces chiffres, confirmés par les derniers rapports de la Banque Mondiale, ne sont pas que des statistiques mais le signal d'alarme d'un climat qui bascule. Des pluies de plus en plus capricieuses aux inondations extrêmes, chaque degré supplémentaire pèse sur nos récoltes, nos réserves d'eau et notre élan économique.
Ces chiffres sont essentiels pour orienter les politiques publiques, mais ils ne racontent pas tout. Ils décrivent les tendances, mesurent les risques et projettent les scénarios.
Ce qu’ils ne disent pas toujours, c’est comment les communautés réorganisent concrètement leurs systèmes productifs, leurs solidarités et leurs priorités face à ces bouleversements. C’est un processus de résilience fondé sur la pratique et l’ajustement des solutions par rapport aux moyens.
Pendant longtemps, l’action climatique s’est construite à distance des réalités locales, structurée autour de cadres stratégiques parfois insuffisamment connectés au vécu quotidien des populations. Les impacts, eux, se manifestent directement dans les territoires avec l’irrégularité des pluies, la dégradation des terres, les inondations récurrentes, les fortes pressions sur les ressources naturelles.
Les 4 et 5 février 2026, l’Atelier tenu à la Chambre de Commerce, d'Industrie et d'Agriculture de Kaolack (CCIAK), a permis d’interroger cette dynamique.
À l’initiative de ENDA ENERGIE, dans le cadre du programme Climate and Development Knowledge Network (CDKN), des organisations faitières, plateformes paysannes et structures communautaires venues de plusieurs régions du Sénégal se sont réunies pour partager leurs expériences en matière d’adaptation localement initiée (Locally Led Adaptation – LLA).
Cette rencontre très interactive a permis d’analyser comment les territoires produisent déjà des solutions d’adaptation et comment ces solutions peuvent influencer les politiques publiques et les mécanismes de financement climatique.
Durant deux jours, les échanges ont mis en lumière une série de pratiques concrètes déjà à l’œuvre dans les territoires, à savoir la diversification des cultures afin de réduire l’exposition aux aléas climatiques, l’adoption de variétés plus résistantes au stress hydrique, les initiatives communautaires de restauration des terres et de lutte contre la déforestation, les mécanismes locaux de gestion des inondations, ainsi que des dispositifs d’organisation collective visant à sécuriser la production agricole et à préserver la santé animale. Ces actions traduisent une adaptation pragmatique, structurée et profondément ancrée dans les réalités locales.
Ces initiatives traduisent une capacité d’observation et d’ajustement continu. Elles ne relèvent ni de l’improvisation ni de l’assistance ponctuelle. Elles constituent une production de connaissances territoriales, souvent informelle mais profondément opérationnelle.
Comme l’a souligné Jean Pascal Corréa, coordonnateur des programmes à ENDA ENERGIE, « Il s’agit de solutions qui peuvent être comprises face à des problèmes environnementaux et à la question du changement climatique. » Ces solutions ne sont pas seulement techniques. Elles sont sociales, économiques et organisationnelles. Elles permettent d’absorber les chocs, de réduire les pertes et, dans certains cas, de stabiliser les revenus malgré la variabilité climatique. Selon Jean Pascal Corréa, « il faut que ce qui se fait à la base soit remonté vers les niveaux de décision ». Cette interpellation met en lumière un enjeu stratégique central qui est d’assurer une meilleure articulation entre les dynamiques communautaires et les sphères décisionnelles.
La remontée des expériences de terrain ne constitue pas une simple formalité administrative. Elle ouvre l’accès à des appuis techniques plus structurés, facilite la mobilisation des financements climatiques et permet de consolider les initiatives déjà portées par les acteurs locaux. L’objectif n’est pas de remplacer les solutions communautaires par des interventions extérieures, mais d’instaurer un mécanisme de renforcement mutuel et de complémentarité.
Dans un contexte où les financements climatiques restent majoritairement captés aux niveaux national et international, cette articulation entre le local et l’institutionnel devient indispensable pour garantir une adaptation à la fois efficace, inclusive et équitable.
La nécessité de renforcer la visibilité des initiatives communautaires a été également fortement soulignée par les représentants des organisations paysannes. C’est le cas de Ndiakhate Fall, Secrétaire général de l’Union des regroupements paysans de Ngaye Méckhé (UGPM) qui a souligné que « les communautés prennent beaucoup d’initiatives, mais malheureusement, il n’y a pas assez de communication autour d’elles. » Il voit dans cet atelier une opportunité stratégique car « cela va nous permettre d’échanger nos expériences et d’élaborer un outil de plaidoyer auprès des décideurs pour qu’ils prennent en compte, dans les politiques publiques, les initiatives développées par les communautés à la base. »
C'est à travers cette démarche que l’on pourra passer de l’initiative isolée à la capitalisation structurée, du témoignage à l’argumentaire, de l’expérience locale au plaidoyer institutionnel. Et c’est dans la reconnaissance, la capitalisation et l’articulation de cette expertise avec les politiques publiques que se joue l’efficacité réelle de l’action climatique au Sénégal.
La comptabilisation (capitalisation et reporting) de la contribution des communautés locales à l’action climatique devrait, par le caractère juste de l’accès aux financements climatiques, ruisseler jusqu’au niveau des territoires. Une redistribution qui peut s’adosser aux dispositifs de préparation (Readiness local), d’émulation (Best-in-class) et de soutien (Assistance technique) autant à l’intégration des solutions endogènes dans les priorités de développement local (territorialisation des objectifs de développement durable ou ODDt) qu’à l’alignement de ces actions locales aux engagements nationaux et internationaux.